Éclairage urbain : quels enjeux revêt la trame noire pour les collectivités ?

19 octobre 2022
Environnement

Excessif, inadapté, énergivore… l'éclairage public ne fait plus l'unanimité. Plusieurs collectivités ont déjà repensé leur éclairage nocturne, portées par des considérations écologiques, sanitaires, économiques, voire même touristiques. Pour les autres, la crise énergétique les presse davantage pour éteindre les feux au plus vite. Qu'elle soit une finalité ou une conséquence collatérale, la trame noire ressurgit. Lumière sur les enjeux de ce corridor écologique nocturne encore mal compris.


Recréer une trame noire est avant tout une nécessité pour la biodiversité

Vous connaissez probablement la trame bleue et verte, cette succession de corridors écologiques terrestres et aquatiques qui préservent la continuité des habitats naturels. La trame noire, c'est le même principe, mais appliqué à la vie nocturne !

Créé pour prolonger l'activité humaine et sécuriser la voie publique, l'éclairage urbain est aujourd'hui excessif, inadapté aux besoins réels et gourmand en énergie. Plus encore, sa présence dérègle le cycle de vie de la flore et la faune nocturne et morcelle son habitat, avec des conséquences désastreuses, par exemple :

  • les oiseaux migrateurs ne peuvent plus se repérer avec les étoiles ;
  • les insectes volants sont attirés dans des pièges lumineux mortels ;
  • les amphibiens, aveuglés, ne distinguent plus leurs proies de leurs prédateurs ;
  • certains prédateurs exploitent cette luminosité et vident leurs réservoirs de nourriture avant même que ces derniers ne se régénèrent ;
  • l'activité photosynthétique et la pollinisation des végétaux sont bouleversées ;
  • etc.

Si vous pensiez que cela ne concerne que quelques animaux, détrompez-vous : 30 % des vertébrés et 65 % des invertébrés sont en tout ou partie nocturnes (1), et subissent donc les conséquences de la pollution lumineuse. C'est pourquoi la prise en compte de la trame noire est, depuis la Loi Biodiversité de 2016, une nécessité réglementaire dans tout projet d'aménagement du territoire, renforcée par un arrêté ministériel "nuisances lumineuses" en 2019. 

Une politique ambitieuse que peu de pays européens ont déployée à échelle nationale, à l'exception de la Slovénie en 2007, premier pays au monde à avoir adopté une politique d'envergure concernant la pollution lumineuse, et la Croatie en 2019. D'autres, inspirés par l'exemple français, sont en cours, comme au Royaume-Uni où un groupe parlementaire « APPG » (All-Party Parliamentary Group for Dark Skies) s'est formé en 2021.

La pollution lumineuse a un impact sanitaire que l'on commence seulement à découvrir

Pour les animaux diurnes, humains y compris, l'allongement artificiel de la durée du jour entraîne — entre autres — une perturbation du rythme circadien qui provoque un blocage de la sécrétion de mélatonine, également appelée « hormone du sommeil ». Tout l'enjeu de la trame noire consiste à stopper ces conséquences néfastes de la pollution lumineuse..

Une étude de 2021 de l'Académie de Médecine explique que la diminution de la mélatonine et la désynchronisation de l'horloge interne génèrent de nombreux troubles :

  • fatigue persistante ;
  • insomnie chronique ;
  • troubles de l'humeur ;
  • troubles de l'appétit ;
  • etc.

Mais aussi des maladies, parmi lesquelles les altérations fonctionnelles de la rétine, la dépression saisonnière ou le cancer. L'Académie a en outre remarqué une incidence plus élevée de cancer du sein dans les quartiers éclairés par rapport à ceux qui ne le sont pas (2).

Enfin, de nombreux citoyens manifestent un sentiment d'insécurité dès qu'il est question de réduire ou d'éteindre l'éclairage urbain. Si aucune étude d'envergure n'a été menée en France, les premiers retours d'expérience semblent indiquer qu'au contraire, en matière de sécurité routière, les accidents seraient même moins fréquents dans les communes non éclairées (3). Côté pays anglo-saxons, trois études publiées en 1997, 2011 et 2015 concluent qu'il n'y a pas plus d'agressions dans les zones peu ou non éclairées (4).

L'un des enjeux de la trame noire serait-il donc, en tant qu'animaux diurnes, de surmonter notre peur instinctive du noir ?

Quid de l'impact environnemental de la pollution lumineuse ?

En France, on compte 11 millions de points lumineux, soit un lampadaire pour six habitants. Un parc colossal, qui génère à lui seul 4 % des émissions de gaz à effet de serre du pays, soit 610 000 tonnes de C02 par an (5). Aux USA, l'éclairage public représente 380 tWh par an, soit l'énergie nécessaire pour alimenter 35 millions de maisons (6).

Par ailleurs, lorsque l'éclairage public s'allume en hiver entre 18h et 22h, un pic de consommation survient. L'énergie produite par les centrales nucléaires ne suffit plus et les centrales thermiques à combustion d'énergies fossiles, telles que le gaz, le charbon ou le fioul, peuvent être activées en renfort. Cependant, elles rejettent une grande quantité de C02 dans l'atmosphère, alourdissant le bilan carbone de l'éclairage public. La création d'une trame noire est donc également un outil parmi d'autres pour mieux maîtriser les rejets de gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique.

Quand l'argument économique s'impose dans le débat politique

C'est encore plus vrai depuis l'amorce d'une crise énergétique sans précédent : l'éclairage nocturne coûte cher. En France, l'éclairage public représente 42 % de la consommation d'électricité des collectivités (1), et même 50 % des communes de moins de 2 000 habitants (7). Cela coûte environ 2 milliards d'euros par an, dont 450 millions sont directement liés (et soumis) aux coûts de l'énergie. Une dépense qui a déjà doublé entre 2005 et 2017, et qui menace d'atteindre des sommets à l'hiver 2022 (8).

Dans un contexte de dotation toujours plus faible et de crise énergétique, les collectivités territoriales ressentent d'autant plus le poids financier de leur éclairage urbain et recréent, parfois sans même le savoir, une trame noire.

L'enjeu de la trame noire peut aussi être… touristique !

Plus insolite mais astucieux, certaines communes décident de s'appuyer sur la trame noire en tant qu'argument touristique. C'est le cas du village Sauliac-sur-Célé qui a choisi de développer l'astrotourisme en boutant la pollution lumineuse hors de son territoire (8). En Allemagne, la ville de Fulda a choisi de renforcer l'écotourisme généré par la réserve naturelle adjacente en adoptant la première réglementation du pays concernant la pollution lumineuse (9).

En France, la tendance se développe avec le label Villes et Villages Étoilés. Déjà 722 communes et 4 territoires ont obtenu cette récompense, offrant ainsi un véritable spectacle étoilé aux habitants et touristes tout en diminuant leurs dépenses énergétiques et leur empreinte environnementale. À échelle mondiale, les amateurs d'astronomie profitent des 195 parcs, réserves, sanctuaires et zone urbaines labellisés International Dark Sky Places pour s'adonner à leur activité favorite.

Selon l'ADEME, le potentiel de réduction de l'éclairage public est estimé entre 50 % et 75 % en rénovant et en choisissant des technologies plus efficaces (3). Autrement dit, la marge de manœuvre pour réduire la pollution lumineuse et recréer une trame noire est importante ! Nous ferons le point dans un prochain article sur les différentes options disponibles.


(1) Trame Verte et Bleue : Trame noire, Méthodes d’élaboration et outils pour sa mise en œuvre
(2) Académie de Médecine : Pollution lumineuse et santé publique
(3) Territorial : Bilan sécuritaire des essais d'extinctions de l'éclairage public
(4) DarkSky : Lighting, Crime and Safety
(5) Le Parisien : Eclairage public : trop de lumière la nuit
(6) DarkSky : Light is Energy: Estimating the Impact of Light Pollution on Climate Change
(7) ADEME : L’éclairage public vous coûte cher?
(8) France Info : Pourquoi certaines communes éteignent leur éclairage public la nuit
(9) DarkSky : Fulda, Germany Earns International Dark Sky Community Status, First in the Country

© Crédit photo :  majochudy / Adobe Stock
 

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