L'architecte-paysagiste au Maroc, une profession en voie de reconnaissance

28 nov 2019

Si le métier d'architecte-paysagiste est protégé et reconnu depuis 2016 en France sous le titre de « paysagiste concepteur », au Royaume du Maroc, les professionnels du métier ont bien du mal à obtenir une telle reconnaissance. Mais c'est sans compter sur l'Association des Architectes-Paysagistes du Maroc (AAPM), qui travaille dur afin de valoriser une profession en pleine mutation, mais aussi pour encadrer un métier pivot de la lutte contre le changement climatique ! Au travers d'Akram El Harraqui, Président de l’AAPM, nous vous proposons une rencontre avec la filière du paysagisme marocaine, vue par le prisme d'un architecte-paysagiste.

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La filière paysagère marocaine, une tradition qui opère désormais sur une plus grande échelle

Bonne nouvelle pour les architectes-paysagistes basés au Maroc : le métier bénéficie d’une reconnaissance grandissante de son expertise ! « Initialement, le secteur privé marocain faisait confiance aux paysagistes entrepreneurs principalement pour de petits projets résidentiels, mais cela change : la profession de paysagiste concepteur commence, timidement certes — et parfois encore maladroitement —, à prendre ses lettres de noblesse en contribuant à des aménagements paysagers de plus grande ampleur », explique M. El Harraqui. Ainsi, le métier exerce à présent sur tous types d'aménagements (parcs, espaces verts, projets urbains…), sur une plus grande échelle.

« La profession de paysagiste concepteur commence, timidement certes — et parfois encore maladroitement —, à prendre ses lettres de noblesse en contribuant à des aménagements paysagers de plus grande ampleur. »

Une transformation qui prend racine dans un vaste projet mené par le gouvernement marocain : « Ces dix dernières années, il y a eu un vaste changement politique, avec la création de plusieurs Sociétés de Développement Locales (SDL) sous le statut juridique de Sociétés Anonymes qui sont venues apporter un appui majeur aux collectivités locales et agences urbaines. Il s’agit de structures d’opération et de gestion munies d’équipes de projet et dont l’un des gros avantages, pour le secteur de l’aménagement, est que celles-ci ne suivent pas d'agenda politique, contrairement aux communes. Elles peuvent donc faire face à de plus gros projets d’envergure dont la réalisation prend plus de temps ! » 

En conséquence, on constate une hausse des embauches dans ces agences, qui font appel à des architectes-paysagistes en tant que chargés de projet au sein d'équipes désormais pluridisciplinaires.

Cependant, beaucoup reste à faire pour que ce métier soit reconnu, malgré un héritage national ancien qui s'exprime notamment dans l'art des jardins, à l'image du saisissant jardin botanique Majorelle, l'attraction touristique majeure du Maroc. Cette ingénierie paysagère va même bien au-delà, par exemple en matière de confection des paysages urbains ou régionaux du Royaume qui s’inscrivent dans la plus pure tradition paysagère : les trames des quatre villes impériales du Royaume, avec Casablanca, ont été conçues par des paysagistes concepteurs !

Un secteur paysager qui suit le modèle français, apportant son lot de difficultés et de nouvelles opportunités

En France, le paysagiste concepteur est un métier qui bénéficie de plus de maturité et de recul. Mais même si le Maroc possède une structure administrative dans bien des cas similaires à celle de la France, l'évolution de la profession ne se fait pas sans heurts.

« Alors même que le titre d’architecte-paysagiste est reconnu par l’Organisation Internationale du Travail (International Labour Organization, organisme subsidiaire de l’ONU), et que le titre de paysagiste-concepteur a été reconnu et protégé depuis 2016 en France, nous avons encore des difficultés à faire reconnaître notre métier au Maroc. Sans cette reconnaissance, trop peu de jeunes souhaitent étudier dans la filière du paysagisme marocaine. Ils se retrouvent plutôt intéressés par l’architecture qui est un secteur relativement saturé », nous confie M. El Harraqui.

Comment valoriser le secteur du paysage auprès des jeunes ?

Cependant, de nouvelles opportunités s'ouvrent sur ce marché du paysage en pleine transition : « En France, la plupart des aménagements urbains sont terminés. Les paysagistes concepteurs français évoluent donc dans un marché relativement mature, où il est plus difficile pour les nouveaux diplômés de se faire un nom et de créer une agence privé de projets paysagers. D'ailleurs, rares sont ceux qui se lancent maintenant à leur propre compte, à moins d'aller dans le secteur privé : la plupart rejoignent des agences déjà existantes ou des acteurs publics qui, eux, se spécialisent de plus en plus. En conséquence, ils se montrent de plus en plus intéressés pour travailler à l'étranger. Au Maroc, 20 à 30 % de nos architectes paysagistes exerçant en agence sont français ! »

Une revalorisation nécessaire du métier d'architecte-paysagiste...

Ce métier est bien plus complexe que ce que le grand public et les collectivités peuvent penser : il ne s'agit pas de se contenter d'embellir un jardin ! Comme le souligne M. El Harraqui, le paysagiste concepteur a une capacité à trouver des solutions à des problèmes d'ordre nationaux en termes d'aménagement paysager.

« On n'a pas de projet sans site. Quelque soit la nature du projet, cela commence par la compréhension d'un lieu, incluant son paysage, sa topographie, son climat, ses habitants, son histoire etc. Donc tout projet, quel qu’il soit, se doit d’avoir un architecte-paysagiste. Prenons par exemple la gestion de la morphologie du terrain, avec ce que cela implique en gestion de l’eau. Si l'on fait de l’hydrographie sans architecte-paysagiste, la gestion de l'eau du drainage, de son impact sur l’environnement ne sera non seulement pas optimale, mais elle peut dans certains cas de figure représenter un risque grave d’atteinte à l’intégrité physique d’une ou de plusieurs personnes, ou encore de la faune ou de la flore. On a beau avoir tout un panel d'experts à disposition, l'architecte-paysagiste reste un élément pivot, qui prendra en considération des paramètres locaux de nature biophysiques, géologiques, météorologiques et bien d’autres. Tout aménagement construit par l’homme a une empreinte environnementale, c’est ce qui oppose le paysage naturel au paysage confectionné. Notre but est de réduire cette empreinte, et même d'aller jusqu'à l'effacer. Qui d'autre qu'un architecte-paysagiste est mieux placé pour comprendre un lieu dans toute sa singularité ? Pourtant, trop souvent, on fait appel à l'architecte-paysagiste à la fin d'un projet, alors qu'il devrait intervenir dès le début, en travaillant en symbiose les autres disciplines, et principalement avec celle de l’architecture avec laquelle il a le plus d’affinité. »

… Qui permettrait de mieux lutter contre le changement climatique

Chaque pays fait face à ses propres enjeux environnementaux. Concernant le Maroc, c'est la gestion de l'eau qui est la plus grande source d'inquiétude.

Mieux gérer l'eau dans un aménagement paysager : l'interview du SYNAA

Comme l'indique M. El Harraqui, « le World Ressource Institute a classé le Maroc parmi les 20 pays les plus sujets au stress hydrique. Notre gouvernement est fortement engagé dans une politique de développement durable, nous avons même une loi-cadre dans notre constitution portant sur une charte de l’environnement et du développement durable, mais la prise de conscience face à cette problématique n'est pas acquise par le grand public. Pour moi, il y a un enjeu global à faire reconnaître l'architecte-paysagiste, car, avec près d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre provenant du secteur du BTP et de l’aménagement, l’architecture du paysage pourrait régler une bonne partie du problème. Je suis convaincu que ce métier, dans la lutte contre le changement climatique, pourrait devenir une des spécialités majeures, mais pour cela il faut plus d’experts ! »

Ainsi, c'est en passant par la mise en place d'une nouvelle synergie entre tous les corps de métier, et en replaçant l'architecte-paysagiste au cœur de l'aménagement paysager que la question du changement climatique pourra être véritablement adressée, avec des solutions adéquates. Puisqu'il faudra 100 % d'urbanisme vert d'ici 2050, il s'agit d'un enjeu crucial !

L'Association des Architectes-Paysagistes du Maroc (AAPM)

Créée en 2010, cette association reconnue par l'IFLA (International Federation of Landscape Architects) veille à la reconnaissance du métier d'architecte-paysagiste au Maroc.

Ce rayonnement de la profession se matérialise par de nombreuses actions, dont :

  • une vigilance accrue sur le respect des bonnes pratiques de la profession ; 
  • la promotion de la profession d’architecte-paysagiste au Maroc, au niveau local, mais aussi international ;
  • la création et la préservation d'aménagements paysagers ;
  • la promotion des échanges internationaux, qu'ils soient à vocation éducative ou professionnelle ;
  • le perfectionnement des compétences des membres de l'association ;
  • l'élaboration d'un cursus d'enseignement spécialisé.

C'est aux côtés de l'IFLA Afrique que l'association a organisé le Symposium Africain du Paysage et de l’Environnement en 2017, sur le thème « Apprendre le Paysage / Paysages d'Apprentissage : vers un monde durable à travers des connaissances nouvelles et ancestrales ».

En découvrir plus sur l'AAPM

Entre enjeux et opportunités, le secteur de l’architecture du paysage marocain est empli de challenges qui attirent des talents étrangers. Mais, comme pour bien d'autres pays, le Maroc ne fera pas l'économie d'une prise de conscience environnementale nécessaire pour donner à l'architecte-paysagiste la place qui lui revient ! Pour acquérir une vue internationale de la filière du paysage, nous vous invitons à participer du 3 au 5 décembre au salon Paysalia qui recensait en 2017 22 % d'exposants internationaux. Demandez votre badge d'accès !

Nos remerciements à Akram El Harraqui pour sa contribution.


© Crédit photo : Erik / stock.adobe.com

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